Quand les journées s’enchaînent, quand le bruit permanent embrume le cerveau et exacerbe ma sensibilité, les pensées s’évaporent et l’écriture devient alors une tâche insurmontable. Pourtant, le besoin est bien présent. Et de ce conflit entre besoin et incapacité mentale et physique naît une colère, un sentiment d’incompétence, une mauvaise estime de moi.
Alors, bien que les conditions ne soient toujours pas idéales, que mon esprit soit encore embrumé, je viens déposer quelques mots par ici. Quelques mots inspirés d’une lecture terminée il y a quelques jours et d’une phrase qu’Alain Damasio écrit à propos de l’auteur dans la postface : « Il met la vie à l’intérieur de la pensée. »
Il y a quelques jours, j’ai terminé Manières d’être vivant de Baptiste Morizot. Ce livre était présent dans ma bibliothèque depuis sa sortie et je ne l’avais jamais lu. Suite à l’écoute du podcast Les Bookmakers dédié à Baptiste Morizot et à la résonance de ses propos en moi, je l’ai enfin tiré de l’étagère.
Manières d’être vivant est un livre de philosophie assez dense qui demande beaucoup de concentration et du temps. Du temps pour s’imprégner de ses propos. Pour les comprendre pleinement. Il m’a permis de mettre des mots intelligents sur ce que je ressens instinctivement sans parvenir à le formuler. Je n’en ferai pas le résumé. Non, ce que je peux faire, c’est partager les réflexions que cette lecture m’a apportées.
Baptiste Morizot évoque l’interdépendance. Et l’interdépendance est un élément essentiel dans ma manière d’être. Bien que solitaire, je me sens faire partie d’un Tout. Je ne suis qu’un parmi tant. Ni au-dessus ni en dessous. Interdépendante. Avec la société, les humains, mais aussi et surtout avec le Vivant. Avec chaque parcelle de Vivant. Cette conscience impose le respect, impose la nécessaire capacité de vivre ensemble. Non pas les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. Dans un respect mutuel. Dans une entente mutuelle. C’est une évidence. Et pourtant, elle ne l’est pas pour tous. Cela nourrit ma colère. Mon désespoir aussi. Mon envie d’autre chose.
J’ai particulièrement apprécié l’épilogue dans lequel il parle des « égards ». Que j’aime ce mot : Égards. Un mot qu’on n’entend plus. Tout est là pourtant.
Cette attitude semble avoir disparu de nos relations, de nos manières d’habiter le monde. Il n’y a plus d’égards ni pour les humains ni pour le Vivant ni pour nos lieux de vie ni pour le passé ou l’avenir de nos enfants. Il me semble vivre dans une sorte de nihilisme. Alors qu’avoir des égards apaiserait nos sociétés, nos âmes, nos relations.
Manières d’être vivant m’a confortée dans ma manière de voir le monde. Il m’a fait grandir, réfléchir, affirmer ma pensée, approfondir des zones de réflexion. Et surtout, il soutient un désir profond et ancien d’expérimenter d’autres manières de vivre.
Depuis des années, je suis convaincue qu’il est possible de vivre autrement que selon le modèle proposé (voire imposé), un modèle qui me vide et m’éteint. Un modèle coupé de l’essence de la vie, du vrai, du Beau, du lien, du sens. Un modèle violent et dualiste. Tu en fais partie ou pas. Sinon, tu es exclu.
J’ai tenté d’en sortir. Plusieurs fois. Malgré mon instabilité, mes tentatives, mes changements, j’y suis toujours restée. Mon geste n’était pas assez absolu. Par peur ? Par faiblesse ? Par obéissance ? Par manque d’audace ? Je n’ai jamais vraiment suivi cette petite voix en moi qui m’invitait à m’alléger, à partir, à mener une existence vagabonde sur les chemins du monde. Une vie faite de rencontres, de liens. Une vie vécue au rythme des saisons. Ancrée. Vivante. Faisant partie d’un Tout.
Mais, cet idéal implique de renoncer. Renoncer au confort, à la sécurité, à un statut, aux « avantages » sociaux. Cela implique aussi de disparaître des registres. C’est un geste absolu. Et, parce que je suis mère, je ne peux pas disparaître complètement. Mon fils est ce qui me relie à la société. Je ne peux pas lui imposer un choix radical. J’ai donc, telle une funambule, essayé de concilier mon idéal avec la vie « standard ». Mais à quel prix ?!
Après quinze ans, je sens que le moment est venu. Progressivement. Il est temps d’assumer. De lui montrer qui je suis. Que je ne suis pas cette mère « aigrie », cette femme éteinte. Il est temps de me relier, d’être à l’écoute, d’être au monde. Comme une expérimentation que d’autres manières de vivre sont possibles, dans le respect, avec égards, pour chacun.
Nous partons à vélo, nous nous allégeons pour revenir à l’essentiel, pour cohabiter le monde. Pour revenir à un écoulement du temps plus lent. Pour ressentir la vie - la joie, l’inconfort, les éléments. Pour réapprendre à observer, écouter, lire, traduire. À être présents. Pour se délester aussi des attentes, des choses, des sollicitations. Et puis, pour témoigner de cela.
Je me sens profondément reliée au Vivant. Entre quatre murs, je suis malheureuse, vide, éteinte. Dehors, je vis. Je suis. Je ressens la chaleur. Le froid. Le vent. La pluie. Les ondes. Je sens, j’écoute, je respire. Mes sens en éveil. Sensible. Trop peut-être. Présente.
Là est ma tentative. Et la pensée de Baptiste Morizot m’autorise à être qui je suis. Vient confirmer que je peux être au monde ainsi.
Laurence
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Si vous aimez la littérature et le travail des écrivains, le podcast Les Bookmakers de Richard Gaitet est génial. Je vous invite à le découvrir.
Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, Actes Sud, collection Mondes Sauvages, 2020

